1. Comment draguer en toute sobriété


    Datte: 29/03/2025, Catégories: fh, inconnu, magasin, conte, contes, rencontre, Auteur: Amarcord, Source: Revebebe

    Ce siècle avait vingt-deux ans, l’inflation remplaçait la canicule, déjà Néron pointait sous Poutine, et moi, je m’étais pointé chez Ikea.
    
    D’une main, je tenais un livre ouvert. De l’autre, je trempais distraitement l’ultimeköttbular dans les derniers vestiges de compote d’airelles quand elle apparut face à moi.
    
    — Accepteriez-vous de répondre à quelques questions ? Ce sera bref, tout comme ce texte.
    — C’est pour un rapport ?
    — Pas de précipitation. Plutôt pour un sondage, je ne vais rien vous cacher, avoua-t-elle, ce qui était plus prometteur que décevant.
    — Mettez « sans opinion » à toutes les questions. La gifle matrimoniale, le barbecue… Je ne suis qu’assez peu les grands débats de l’époque.
    — À vrai dire, je suis exclusivement chargée de recueillir votre avis sur l’expérience client.
    
    M’exprimer sur un tel enjeu avait tout d’une imposture : client, je ne l’étais que par accident. Mais comment résister ? Elle était pareille à un poème : tout rimait, chez cette nénette.
    
    — Comment vous appelez-vous ? m’enhardis-je.
    — Juliette, dit Juliette. D’ailleurs, c’est inscrit sur ma salopette.
    — Saperlipopette ! Où avais-je la tête ?
    — Peut-être l’aviez-vous prématurément dans mon cul ?
    
    Elle s’était mise à rire, mais pas tout à fait comme une idiote. C’est en fausse ingénue qu’elle me plaça sous le nez le badge qu’elle portait à hauteur anatomiquement intéressante.
    
    — Eh bien, soit, Juliette, va pour l’expérience client…
    — Chouette ! Parlez-moi déjà des ...
    ... boulettes.
    — Elles avaient le goût habituel. La purée était un peu tiède. Mais à 6,95 euros la portion, je ne vais pas faire le difficile.
    — On dira trois étoiles sur cinq ?
    — Adjugé !
    — Question suivante. Vous venez souvent ici ?
    — Ma parole, vous me draguez, ou je rêve ?
    
    J’avais probablement rêvé. Elle n’avait pas relevé, se contentant de reformuler la question en mordillant de ses quenottes le bout de son crayon, tout en me surveillant de ses grands yeux pervenche.
    
    — Quelle est votre fréquence de visite ? a) Une fois par an ? b) Une fois par mois ? c) Une fois par semaine ?
    — Mieux que ça. Je viens tous les jours.
    — Vous manquez à ce point de meubles ? Vous avez subi un divorce ? Un incendie ?
    — Non, unemidlife crisis énergétique et existentielle. Ma facture de gaz a explosé. J’ai tout quitté, tout liquidé. Plus d’appartement, de loyer, ni de charges excessives. Juste une grande valise à la consigne automatique de la gare, bourrée de calbutes en thermolactyl et de vestes en polar de chezDécathlon.
    — Vous êtes SDF ?
    — Plutôt passager clandestin. Le jour, je crèche chez Ikea. On y trouve tout ce qu’il faut. Des bureaux pour travailler, une cantine où bouffer pas cher sans se soucier de la gazinière, et des tas de canapés pour lire. Or, je lis, et abondamment. Ici, on est bien installé, bien chauffé, bien éclairé, et pour pas un rond.
    — Et pour le sommeil ? Vous laisse-t-on profiter des lits quand vient la fermeture ?
    — Hélas, non. La nuit, je ne vais pas vous ...
«1234»