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Un instant
Datte: 02/11/2022, Catégories: inconnu, cérébral, rencontre, Auteur: Chloe03, Source: Revebebe
Il se penche un peu plus vers moi. — Et toi, tu fais quoi dans la vie ? Ça y est. Ce moment est arrivé. Celui où tout se termine, tout commence, tout se transforme. Le petit instant blême du mensonge, de l’omission, de l’exagération, de l’invention. Je n’arrive jamais à décider par avance la réponse que je vais donner à cette question. J’espère juste qu’elle arrivera le plus tard possible. Souvent, j’invente. Peu importe, nous ne nous reverrons pas. Parfois j’évite la question. J’aimerais bien le revoir. Cela fait longtemps que je ne dis plus la vérité. J’ai trop vu les regards se fermer de dégoût, ou pire s’ouvrir de fascination. Secrétaire, ça passe bien. Consultante. Coach de vie. Professeure, parfois. Cela plaît à certains. Il me plaît. Actrice, de temps en temps. J’ai tenté astronaute et tireuse d’élite, mais ça tient mal la distance. Je ne veux pas qu’il s’en aille, pas maintenant. Nous sommes là, assis sur le parvis de l’opéra, parmi d’autres compagnons d’infortune, socialisant comme nous pouvons, deux par deux ou trois pas trois, tous masqués, prétendant nous rencontrer comme hier, le bar, la table et la bière en moins. Nous étions inconnus il y a quelques clics, et la magie numérique nous a amené ici le temps d’un échange qui nous permet de nous sentir vivants, moins seuls, en chair et en os, mais trop peu de temps à mon goût. Surtout quand après quelques pirouettes, la curiosité le pousse bien vite, trop vite, à remettre le sujet sur notre table ...
... absente. Il me regarde, et ses yeux bleu nuit me transpercent comme s’ils fouillaient à l’intérieur de moi pour trouver les réponses à ses questions. J’aime son regard, j’aime sa peau, j’aime ses trois cheveux blancs, sans doute un peu en avance, vu son âge. Je ne veux pas qu’il parte, alors je cherche, entre le tic de l’après-midi et le tac de la soirée, le meilleur mensonge pour faire durer cet instant. Il sourit sous son masque ordinaire. — Même contrôleuse des impôts, je prends, je pense être à peu près à jour. Le monde se dilate autour de moi et la grande horloge de la place semble s’arrêter sur 18 h alors que je m’entends prononcer ma sentence, d’une voix blanche, presque automatique. — Je suis prostituée. Je soutiens son regard – ou est-ce l’inverse ? – pendant de longues secondes, et c’est moi qui finis par briser le silence. — Tu ne dis rien. Briser un silence pour lui reprocher de ne pas le faire, c’est sans doute paradoxal. * * * * * * * * * Je me penche un peu plus vers elle. — Et toi, tu fais quoi dans la vie ? Ma question semble la tendre. Ses yeux regardent au loin, et elle semble un instant perdue dans ses pensées. J’ai bien vu que la question l’embête ; mais que voulez-vous, je suis curieux. Cela fait trois fois que je la pose, un peu plus subtilement les premières fois, et ici de manière plus directe. Elle jette un coup d’œil à la grande horloge, comme si la réponse s’y trouvait, ou plutôt pour fuir un instant mon regard. Chômeuse ...