1. Policdy


    Datte: 03/01/2026, Catégories: nonéro, #personnages, Auteur: Pitziputz, Source: Revebebe

    Correspondant à Londres !
    
    — Tu seras au cœur de l’actualité et la vie là-bas est passionnante.
    
    Voilà comment Bastienne m’avait annoncé ma mise à l’écart de la rédaction, hypocritement enjouée, priant un instant, mais sans trop d’espoir, que je prendrais cette annonce pour une promotion.
    
    Quinze heures cinquante, quelques semaines plus tard, vol pour Heathrow. Pas d’excédent de bagages. Je ne suis pas sûr de rester, je vais tester. La douane est automatique : « Ah oui, il faut un passeport ». La queue en serpentin est interminable et me donne un avant-goût du fameux flegme britannique que j’identifie comme n’étant rien d’autre que de la résilience face aux dysfonctionnements administratifs chroniques.
    
    Un appareil censé fonctionner seul mais néanmoins assisté par un employé zélé est au bout de la file ; il serait à quelques longueurs de bras, si je n’étais aligné dans la direction opposée. J’observe ce fleuron de technologie tâcher d’établir avec peine une correspondance entre la photo du passeport et les traits liftés d’une femme blonde très maquillée. Je prends mon mal en patience. Sur un panneau bleu à ma gauche, partiellement masqué par une colonne, je lis un mot : « Policdy ». J’écarte la tête pour en savoir plus et comprends qu’il s’agit du mot « Police » associé à un mot commençant par « dy » que je ne parviens pas à lire malgré mon déhanchement. Je me redresse et « Policdy » réapparaît et s’imprime dans mon esprit.
    
    Après la femme blonde, ce fut un ...
    ... chihuahua dans son panier et un homme âgé dans son fauteuil roulant des services d’assistance de l’aéroport. Au bout du compte, je parviens quand-même à l’extérieur dans la pénombre de ce début d’après-midi. Il pleut ! Le froid, transfixiant, me saisit à la gorge. Welcome to England !
    
    Sept ans plus tard, je suis toujours là. J’ai tout racheté. Bastienne peut bien se mordre les doigts, j’ai changé de journal et je suis à la tête de la rubrique « étranger ». Merci Bastienne pour la promotion. J’ai un appartement à Camden Town, quelques maîtresses et beaucoup d’amis.
    
    Un samedi, alors que je chinais des livres anciens, je suis tombé sur une carte postale un peu écornée. Sur la photo était écrit en lettres anglaises « Policdy » !
    
    Moi qui cherchais un endroit où m’éclipser quelques jours pour écrire tranquillement…
    
    Ni une, ni deux, me voilà à Paddington pour prendre le train, plusieurs trains en fait, et le bateau.
    
    Policdy est une langue de terre désertique, battue par les vents. Elle s’étend comme une île perdue au nord du pays.
    
    Ce lieu sans relief, ni moutons ne peut plaire qu’à un amateur exigeant et je comprends vite que personne ne s’y rend délibérément. Les rares visiteurs, me dit ma logeuse avec son accent roulant, sont des voyageurs égarés et en transit ou des gens déprimés.
    
    Dans la salle à manger, une Morbier égrène les heures ; même elle, semble fatiguée. Ruth (elle le prononce « Rrrousse ») mon hôtesse, me sert des œufs et du jus de pomme qu’elle presse ...
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