1. Elsa


    Datte: 22/01/2025, Catégories: fh, hplusag, amour, mélo, portrait, amouroman, Auteur: Roy Suffer, Source: Revebebe

    ... l’harmonie totale. Héloïse a ressorti sa guitare, Elsa faisait du piano, de la danse, de la natation et poussait comme un champignon, moi je faisais du jardinage et de la photo. Notamment, j’ai refait cinq ans plus tard un portrait d’Elsa au bord de l’eau, exactement au même endroit, montrant l’éclatante évolution de la fillette. J’ai fait tirer des 30x40 mis sous verre que j’ai accrochés dans l’escalier, me promettant de compléter cette collection chaque cinq années. J’aurais bien aimé faire un autre enfant à Héloïse, mais elle ne semblait pas prête pour cela. Je savais l’extrême violence de la douleur qu’elle avait subie et comprenais qu’elle lui ait laissé des traces indélébiles. Et puis Elsa nous occupait déjà bien, malgré sa bonne humeur et sa docilité permanentes. Mais il fallait pourtant la conduire et aller la chercher à la danse, au conservatoire et à la piscine, tâches que nous nous partagions selon nos horaires professionnels.
    
    L’étonnement vint un dimanche où Héloïse déclara ne pas avoir envie de venir se promener au bord de l’eau avec nous, se trouvant trop fatiguée. Nous la retrouvâmes en rentrant, toujours endormie sur le canapé. C’est vrai qu’elle était plus pâlotte depuis quelque temps. Dans la semaine qui suivit, elle dut rentrer précipitamment, car ses règles étaient anormalement abondantes. Ceci pouvant expliquer cela, on ne s’alarma pas outre mesure, mais je l’incitai tout de même à consulter. On lui prescrivit un fortifiant pour combattre sa fatigue ...
    ... et un changement de pilule pour normaliser ses règles. Après un léger mieux très bref, la fatigue revint et elle commença à perdre du poids. Tout cela n’était pas bien normal et elle retourna voir son médecin pour obtenir des analyses. Très mauvaises. Très, très mauvaises. Après prélèvement de moelle osseuse, le diagnostic tomba : leucémie aiguë myéloblastique. Direction l’hôpital, puissantes chimiothérapies, radiothérapies et pronostic vital engagé.
    
    J’ai fait ce que j’ai pu et ce que j’ai cru bon de faire. À quatorze ans, j’ai estimé qu’Elsa était en mesure de comprendre et de supporter une vérité à laquelle elle avait droit. Les collègues et mon patron ont été sympas, me libérant aussi souvent que possible. J’emmenais Elsa à la danse et filais à l’hôpital. J’emmenais Elsa au conservatoire et filais à l’hôpital. J’emmenais Elsa à la piscine et filais à l’hôpital. Mon Héloïse aurait toujours été belle si elle s’était simplement rasé le crâne, mais sa maigreur décharnée, son teint blafard et son absence d’énergie n’en faisaient plus que l’ombre d’elle-même. J’ai pleuré, je l’avoue, dans ce lit soudain trop grand, surtout le jour où elle m’a dit :
    
    — Il y a un motard qui m’attend… Mon pauvre Jérôme, j’aurais pourri ta vie. Je te laisse mon trésor, Elsa.
    
    Le lendemain, c’était fini.
    
    Deux êtres dévastés qui se pleurent l’un sur l’autre, voilà à quoi nous ressemblions la petite et moi. Enfin petite, déjà presque aussi grande qu’était sa mère et encore plus jolie. Pour ...
«1...345...14»