1. Mamie Odile


    Datte: 06/12/2024, Catégories: fagée, nonéro, nostalgie, journal, Auteur: Serafin, Source: Revebebe

    ... mis au ban par ses ouailles, c’est lui qui a dû changer de paroisse. Dieu merci, le carcan sociétal s’est allégé à la fin du siècle dernier. Le curé actuel est un véritable homme de cœur, qui accueille toute personne cherchant Dieu ou un refuge pour la nuit. Un homme généreux, avec un péché mignon : il ne renoncerait pour rien au monde à mes meringues !
    
    Je souffle comme une forge dans l’escalier menant de la cuisine à la chambre. Cette chambre, autrefois partagée, est devenue mon repaire dans cette maison trop vaste pour moi. Les murs sont couverts de livres, du sol au plafond. Livres qui m’ont fait rêver, voyager, apprendre ; pleurer, rire et aimer. Les mots sont ma vie.
    
    J’ai entrepris d’enseigner le français à trois enfants d’origine syrienne. Leurs familles sont accueillies depuis plus d’un an par le curé – l’asile de l’Église prévaut sur l’administration française. Les enfants sont un bonheur de belles joues et de vivacité. Je les aide dans leur apprentissage du français, ils m’apprennent quelques mots d’arabe en retour. Nous rions de nos accents respectifs.
    
    Le clocher sonne midi moins le quart ; Johan ne devrait plus tarder à arriver. Pour la première fois en dix-neuf ans, le petit m’amène une jeune fille. Mignonne, très vive et complètement dépourvue de tact, m’a-t-il dit dans un grand éclat de rire au téléphone. Eh bien, voilà qui éveille la curiosité de mamie Odile !
    
    Je sors une paire propre de bas de contention et entreprends de les enfiler. Je ne peux ...
    ... m’empêcher de lever les yeux sur le tableau qui me fait face. Une merveille en aplats de couleurs, rouges, or, ocre, pourpres. Il s’agit du hêtre, le hêtre de Giono à l’automne ! Fourmillant de vie, de mouches et d’oiseaux, tourbillonnant et dansant dans la fête perpétuelle qu’il abrite. Anne l’avait peint pour moi.
    
    Je m’interromps dans ma rêverie. Accélère, Odile, vieille bique, tu vas être en retard pour les jeunes gens ! Quel tablier vais-je porter pour mettre à l’aise la petite ? Celui avec des gâteaux, avec de faux seins ou avec des canards roses ? Tous des cadeaux de Marthe, naturellement ; que serais-je sans ma plus vieille amie ? Avec qui d’autre pourrais-je pouffer de rire devant l’air constipé de l’organiste tous les dimanches matins ?
    
    Je me décide pour le tablier à motifs de gâteaux, le plus sage, et commence à me relever. Pousser sur la jambe, m’aider du meuble à côté – ouf, me revoilà debout ! Je récupère ma canne à tête de canne – un cadeau de mon fils François, à qui j’ai transmis mon amour des mauvais jeux de mots. Et je pars dans l’aventure de la descente de l’escalier vers la cuisine. Pianissimo. Une fracture du col du fémur est si vite arrivée, et vous ramène si vite au rang de figurant dans les catacombes chères à Victor Hugo.
    
    Je fais une pause sur la marche n°8. Au rythme où je vais, j’ai le temps d’écouter les symphonies correspondantes… J’en profite pour remettre d’aplomb une des photos encadrées au mur. François, à cinq ans. Le pauvre bout avait ...