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Mamie Odile
Datte: 06/12/2024, Catégories: fagée, nonéro, nostalgie, journal, Auteur: Serafin, Source: Revebebe
Les libellules s’affairent gracieusement à la surface de l’étang, saluant le soleil matinal de leurs ailes iridescentes. Certaines libellules sont vertes, d’autres rouges, d’autres bleues. Le matin est encore calme, la température douce ; une belle journée s’annonce. Je suis reine de mon royaume, assise sur ce rondin, ma canne sur les genoux, au bord de l’étang du fond du jardin. Telle Robinson Crusoé, roi d’une île vierge de tout homme. Un têtard sort de la vase qui le cachait et fait un petit tour en agitant frénétiquement son flagelle. Il a de minuscules pattes arrière ; d’ici quelques semaines il sera devenu grenouille. Je reviendrai le saluer si l’état de mon dos le permet. L’herbe folle à mes pieds brille de rosée ; les perles d’humidité parent de diamants les nervures de chaque brin. C’est seulement en devenant vieux que l’on retrouve les bonheurs de l’enfance. L’émerveillement devant le spectacle qui, chaque jour, se joue devant nous. Partout, tout le temps, les petits miracles de la vie. Les adultes ont oublié cet émerveillement permanent. Courir pour le travail, les amis, la famille ; pour faire du sport, se cultiver, s’amuser. Les adultes sont toujours pressés. Se doutent-ils de leur enfermement ? Du haut de mes quatre-vingt-trois ans et avec ma patte folle, je suis plus libre qu’eux. Libre, mais peu à peu percluse de douleurs à cause de mon siège de fortune. Je me relève doucement – appuyer sur la jambe gauche, pousser sur la canne : on y est ! Un chemin ...
... de dalles inégales mène jusqu’à la porte-fenêtre de la cuisine, une dizaine de mètres plus loin. Vas-y lentement, ma vieille, m’exhorté-je. Ce serait trop bête de se casser le col du fémur. Surtout avant la visite de Johan ! Johan, mon adorable et unique petit-fils. Il va sur ses dix-neuf ans et ressemble beaucoup à son père au même âge : une silhouette haute et déliée, avec un reste de maladresse adolescente. Passionné de lettres. Au moins quelque chose qu’il tient de sa grand-mère ! Deux arbres fruitiers ombragent l’allée qui me mène, lentement, de l’étang à la maison. Un abricotier pour l’été, un pommier pour l’automne. J’aime ces deux fruits, comme j’aime ces deux saisons. La sensation de Rimbaud, à laquelle succède la mélancolie de l’automne d’Apollinaire. Quelques pas encore ; enfin, j’atteins le seuil de la cuisine. Cela fait des années qu’il n’y a plus qu’une paire de sabots à l’entrée. Quatorze ans pour être exacte. Quatorze, l’infini, comme l’entendait l’Astérion de Borges. Mais il faut plus que la mort pour rayer de mon esprit celle qui a partagé ma vie pendant trente-quatre ans. Je lui parle toujours. Quand je me sens triste, quand je suis joyeuse : je lui parle. Je sens sa présence à mes côtés, comme une aura bienveillante, comme la douce chaleur d’un amour tendre. Aimer Anne n’a pas été facile ; les esprits en 1973 étaient bien différents de nos jours. Mais nous avions le soutien de nos voisins. Le curé de l’époque avait tenté de nous excommunier ; ...