-
Quarantenaire rugissant
Datte: 08/03/2024, Catégories: fh, hplusag, caférestau, pénétratio, rencontre, Auteur: Roy Suffer, Source: Revebebe
Il reste là encore un long moment, assis sur cette bitte où son rêve est amarré. Rêve qui n’est plus le sien, il vient de le vendre, bien même, à un connard de parisien, qui lui a dit que ce n’était pas grave, juste une coque à changer. Un bras, quoi. Et puis il veut faire faire une grande cabine d’un flotteur à l’autre pour emmener toute la petite famille faire du cabotage dans « les îles ». Tu parles, quelles îles ? Il ne sait même pas ce que ce terme recouvre. Des photos de cartes postales, sûrement. Enfin, c’est son rêve à lui. Mais je vous jure, esquinter un trimaran de course au large avec une cabine traversante, une hérésie. Une hérésie mais un gros chèque dans sa poche intérieure. Il pousse un long soupir, chope son gros sac souple et enfile les anses dans ses grands bras, le portant comme un sac à dos. Ses grandes enjambées placides le portent à la gare routière. Largement le temps de pousser un petit roupillon. Dormir par quarts d’heure, ça, il sait faire. Tellement que la dernière fois, c’est un boucan et une secousse terribles qui l’ont réveillé au large d’Ouessant. Il était en tête, il allait la gagner, cette course. Et soudain ce bruit effroyable de structure éclatée, le bateau qui se soulève à tribord, puis qui retombe en dandinant. Le temps d’arriver sur le pont pour voir partir les débris de son flotteur droit dans le sillage d’un container, perdu par un tueur de marins, un de ces gros poids lourds de la mer qui naviguent comme des fers à repasser, ...
... chargés de montagnes de ces boîtes d’acier, en semant quelques-unes au fil des tempêtes. Profits et pertes ! Mais perte totale pour lui : de la course, du bateau et de sa vie de skipper. Bon, c’est vrai que le sponsor a été ravi, on n’a parlé que de ça, de cet accident, de la perte stupide de la course. Ils sont même venus le filmer en hélicos pendant des heures, les Français, les Rosbifs, les Espingos, les télés publiques, les privées. Super pub, bien plus que pour le vainqueur, et un autre gros chèque du sponsor. En plus, là, il va aller se faire chier sur des plateaux télé pour raconter cinquante fois sa même histoire. Ça rapporte aussi. Et des éditeurs le tarabustent pour qu’il écrive son « épopée ». Tu parles, pas de quoi être fier de s’être endormi, croyant course gagnée. Trop vieux, il était trop vieux. Y a dix ans, ce ne serait pas arrivé. Là, il était crevé, et crac ! Il s’endort. Ce sont des cris qui le réveillent cette fois, des cris suraigus, des cris de fille. Il tourne la tête. Une petite de dix-sept/dix-huit ans qui braille, trois gamins du même âge sont en train de la faire chier, un derrière, un à côté, le troisième, un pied dans l’allée et le bout du cul sur le dossier de devant. Personne ne dit rien, c’est vrai qu’il n’y a presque que des vioques dans ce bus. C’est donc à lui de se lever. Sa grande carcasse se déplie, occupant plus que l’étroite allée, sa broussaille épaisse frôlant le plafond. Le môme de dos bat soudain des quatre membres, soulevé par la ...