1. Barreau de chaise


    Datte: 05/01/2024, Catégories: fh, rencontre, Auteur: Claude Pessac, Source: Revebebe

    Depuis qu’il est gamin, Julien a l’habitude, pour aller à la boulangerie, de sortir de chez lui par l’arrière de sa maison ; par la grange, dont le mur extérieur est en fait le rempart de l’enceinte moyenâgeuse de la ville. Une poterne donne sur l’ancienne douve, puis sur ce que certains verbicrucistes malins (voire retors) nomment mail et qui n’est autre qu’une promenade publique, petit chemin piétonnier plus ou moins caillouteux et agréablement ombragé. Julien traverse juste la sente et passe alors par le jardin d’une maison inoccupée depuis deux ans maintenant : la boulangerie et autres commerces ne sont plus alors qu’à moins de 100 m alors que s’il était sorti de l’autre côté de chez lui, il aurait dû contourner tout le pâté de maisons et parcourir un circuit de 600 m environ.
    
    Le jardin du pavillon, immense, est un véritable labyrinthe où on louvoie entre haies désormais monumentales et pergolas en bois vermoulu dont certaines ne tarderont pas, faute d’entretien, à s’écrouler sous le poids des rosiers grimpants, glycines folles ou chèvrefeuilles odorants. Julien connaît bien son chemin, il pourrait le parcourir les yeux fermés, à l’aveuglette. C’est d’ailleurs un peu ce qu’il fait en ce moment : les yeux rivés sur son téléphone, il essaye de lire un mail (il s’agit bien d’un e-mail cette fois !), mais l’éblouissante lumière du soleil dominateur de la fin juin rend l’écran quasi illisible. Julien néanmoins s’escrime à déchiffrer tout en marchant d’un pas relativement ...
    ... vif.
    
    Ne regardez pas l’écran de votre téléphone quand vous descendez ou montez un escalier, vous risquez de faire une chute, nous recommandent les urgentistes. Ils devraient ajouter qu’il en va de même lorsque l’on marche sur un terrain inégal.
    
    Arrive ce qui devait arriver : au détour d’une haie de thuyas, l’imprudent bute contre une racine semi-enterrée, le pied se tord, la cheville vrille, Julien effectue un vol plané et s’étale de tout son long sur le sol, ou, pour être précis, sur l’extrémité d’une chilienne en bois. Plus exactement même sur les pieds et chevilles de l’occupante du bain-de-soleil qui, surprise (on le serait à moins !), pousse un grand cri. Complètement ahuri, notre bonhomme, à moitié à cheval sur la chaise longue, tente, tant bien que mal de se redresser sur ses coudes et se tourne vers la jeune femme en répétant « Désolé, désolé ». Il se confondrait bien davantage en excuses, mais ce qu’il découvre ne fait qu’accroître sa confusion et lui cloue le bec : non seulement l’occupante du transat est une bien jolie jeune femme, mais elle est surtout aussi nue qu’au jour de sa naissance. Piquant un fard, Julien détourne son regard, tente de se relever, mais retombe, à plat ventre. À côté de la chaise longue cette fois, le nez dans l’herbe. Sa cheville lui est douloureuse, mais bien moins que son genou qui a violemment buté contre l’arête du cadre du bain-de-soleil en bois. Sans oublier une douleur à l’aine.
    
    — Attendez, je vais vous retourner, annonce la ...
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