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Suzanne et les hommes (1)
Datte: 31/08/2022, Catégories: Divers, Auteur: Axelya, Source: Xstory
Nous connaissons tous les petits rituels récurrents, parfois pénibles, imposés par notre milieu social. Pour Suzanne, cette coutume rébarbative prenait l’aspect d’une réunion de famille. Chaque premier dimanche du mois, elle se rendait avec son conjoint dans la demeure de ses parents, en pleine campagne beauceronne. La façade de l’élégante bâtisse était composée d’un pavillon central flanqué de deux corps de bâtiment qui lui avait valu le sobriquet de château de Moulinsart. Dans la famille Meurisse, il existait une tradition forte ancienne qui voulait que les enfants optent, selon un choix fort restreint, pour l’épée ou le goupillon. Les temps et les mœurs évoluant, au plus grand désespoir de ce milieu quelque peu rigide, on troquait parfois la chasuble pour la robe de magistrat. Le père de Suzanne avait quant à lui pris sans hésiter, voici de nombreuses années, le chemin de la caserne. Sorti major de Saint-Cyr, victime de jaloux et manquant singulièrement de diplomatie, il n’avait jamais atteint le rang convoité de général. Il goûtait pour l’heure une retraite bien méritée en compagnie de sa femme. Invariablement lors du repas qui suivait la messe dominicale, le colonel Meurisse, droit dans ses bottes, reprenait la même antienne à l’adresse de sa fille. — Tu aurais tout de même pu choisir une voie plus valorisante dans le domaine du Droit. Avocate ou même juge. Sur un ton las, Suzanne répondit : — Qu’y a-t-il de honteux à travailler dans le notariat ? A ...
... vingt-trois ans, j’entame à peine ma carrière. Je peux espérer ouvrir ma propre étude ou devenir notaire associée dans quelques années. Ce sont les liens avec le commerce, l’argent qui vous déplaisent ? Sans doute auriez-vous aimé que je m’engage dans une carrière de médecin ? Un métier où une femme peut se montrer utile en temps de guerre. Une infirmière 2.0 en quelque sorte, la version la plus progressiste que vous puissiez envisager. Un instant, à la lueur sinistre et ancienne qu’elle vit poindre dans le regard de son père, elle se dit qu’il allait perdre sa légendaire maîtrise. Elle n’espérait pas d’aide de Romuald, le nez dans son assiette, trop soucieux de conserver le rôle de gendre parfait pour contredire son beau-père. Elle se tourna vers sa mère qui lui dit en souriant : — Tu reprendras bien un morceau de poulet ? Suzanne haussa les épaules. Décidément, elle restait seule face à son père. Elle décida d’enterrer sa révolte en silence, une habitude qu’elle avait prise depuis son plus jeune âge. Elle se servit du vin, regarda le verre en cristal, l’argenterie, la fine porcelaine agrémentée de motifs floraux élégants. Tout ici respirait la vieille France. Au dessert, le colonel proposa une promenade dans le parc. Les hommes marchaient devant, discutant politique, les deux femmes suivaient derrière. Sa mère rompit le silence : — Il ne faut pas en vouloir à ton père. — Tu es toujours prête à le défendre, même si tu n’oses pas le faire à table, comme ...