1. Les chiens de la meute


    Datte: 16/02/2026, Catégories: #nonérotique, #conte, Auteur: calpurnia, Source: Revebebe

    Midi au beffroi de l’usine, une pluie glaciale tombe sur les toits.
    
    Les chiens passent à table, sous l’éclairage des néons, dans la touffeur du réfectoire.
    
    Ils bâfrent en rotant et s’esclaffent d’histoires qu’ils trouvent très drôles
    
    et qui sont cruelles envers ceux et surtout celles qui ne font pas partie de leur meute.
    
    Un chien ne rit jamais seul.
    
    Parfois même, il le fait sans comprendre ce qui est comique.
    
    Il accompagne l’hilarité générale.
    
    Dans ce domaine surtout, ne pas suivre les autres serait mal vu.
    
    Les ALPHACHIENS, qui sont les chiens importants,
    
    les regardent se nourrir depuis leur mezzanine de verre
    
    d’où ils bénéficient d’une perspective plongeante sur leur peuple.
    
    Ils ont droit à des repas spéciaux, meilleurs et plus équilibrés,
    
    que leur servent des domestiques en livrée, dressés sur leurs pattes arrière.
    
    Quand l’un d’eux voit un individu dont le comportement lui semble déviant,
    
    il le note sur son petit carnet et retourne à son assiette.
    
    Aujourd’hui donc, les chiens ouvriers sont contents.
    
    Leur queue frétille au-dessus des bancs,
    
    parce que leurs chefs d’équipes ALPHACHIENS les ont récompensés
    
    d’une double ration de viande.
    
    Il faut dire qu’ils ont bien travaillé,
    
    même si l’un d’entre eux est mort ce matin dans un accident, devant sa machine ;
    
    mais ceci n’a rien d’inhabituel.
    
    Dans l’usine d’armement où tout est métal, tout est létal,
    
    dans le vacarme des machines,
    
    il existe peu d’occasions de ...
    ... rire,
    
    très peu en fait,
    
    surtout quand une charge explose à la gueule d’un collègue
    
    qui était à la veille de prendre sa retraite.
    
    Autant faire ripaille avec la ration de celui qui n’aura plus jamais faim.
    
    Après tout, tant pis pour lui : il n’avait qu’à faire attention,
    
    et puis le travail est dangereux.
    
    Il vaut mieux ne pas y penser,
    
    et même ne pas penser du tout.
    
    De cette situation et du contexte en général,
    
    les ALPHACHIENS ne sont pas mécontents.
    
    Il fallait cela pour souder les équipes.
    
    De temps en temps, un peu de rouge dans les rouages
    
    fait du bien à l’esprit de corps,
    
    à la discipline du groupe,
    
    au niveau de confiance,
    
    au sentiment d’appartenance.
    
    Par conséquent, pour tout le chenil de l’usine,
    
    dans l’éclat de l’inox des couteaux de cuisine,
    
    double dose de biftecks saignant comme il se doit,
    
    avec des os à moelle et tout ce qu’il faut de goûteux,
    
    malgré quelques morceaux douteux sous les crocs gourmands,
    
    un repas copieux pour accompagner le vin amer,
    
    le vin poisseux des jours noirs d’ignorance.
    
    Pour ne pas tomber dans la folie dans la mélancolie
    
    ils se soutiennent entre eux par les épaules.
    
    Chacun sait dans le groupe quel est son rôle.
    
    Chacun sait qu’il n’est rien sans les autres.
    
    D’ailleurs, de par son éducation,
    
    tout ALPHACHIEN méprise les individus
    
    qui sont là pour mourir au travail ou à la guerre et rien d’autre.
    
    Il n’a d’yeux que pour la foule,
    
    fascinant océan d’un peuple qui se ...
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